Jusqu’au néant
(Extraits)


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Route 138 , direction est.
Deux policiers roulant lentement, se demandant sans cesse ce qu’ils font là, pourquoi ils sont là, et ce qu’ils pourraient bien y découvrir.
— Tu y crois, toi ?
Au poste, le chef avait été direct : Brodeur, Tanguay, tirez-moi ça au clair ! J’en ai assez de recevoir des téléphones de citoyens, aux petites heures du matin, qui ont peur pour leur sécurité. On n’est pas à Montréal, ici. Ainsi avaient-ils quitté le poste de la SQ de Havre-Saint-Pierre, près de deux heures auparavant.
— Tu y crois à cette histoire d’ermite ?
La voiture fonçait rue de l’Aéroport, s’enfonçant à travers bois, en ces lieux que les forestières n’avaient pas encore mis à sac. Conifères verdoyants, conifères grandissant, conifères défiant encore le temps.
(…)
Mon histoire pourrait débuter, sans doute comme plusieurs, à ma naissance. Ainsi en est-il probablement pour chacun de nous (c’est du moins ce que l’on croit.) Mais il n’en est rien. L’histoire d’une vie, comme un roman ou un film, a un réel début qui rarement (voire jamais) ne coïncide avec le début de la vie. Dans le passé de ma vie, tout comme dans la virtualité précédant la fiction, les éléments sont anodins et in-importants, puisque inutiles à l’histoire qu’on veut raconter.
(…)
Le père de Delphine, Arthur, mourut au matin sur les plaines d’Abraham en ce funeste 13 septembre 1759. La petite n’avait qu’un an et était déjà orpheline de père. Sa mère Annette, ne pouvant demeurer à Québec sans avoir toujours en tête son défunt mari, choisit de s’exiler vers Montréal avec sa fille unique.
Un long voyage les attendait. Les deux cent quarante kilomètres entre Québec et Montréal ne se faisaient pas en deux heures, à l’époque, loin de là ! Les bêtes n’avançant qu’à dix kilomètres à l’heure en moyenne, et compte-tenu du fait qu’il fallait leur donner le temps de se reposer, un tel voyage pouvait facilement prendre trois jours entiers. On ne se rend pas compte, de nos jours, de la complexité et du péril d’un tel voyage. Mais Annette était persuadée que Montréal serait leur Eldorado, qu’il y aurait plus de possibilité d’emploi pour une veuve ayant une enfant, et qu’il lui serait plus facile d’oublier les affres de la guerre qui avait emporté son mari.