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La Mort kilométrique 

(Extraits)

Mont-Valin, Québec.

         Devant l’atrophiant cyclope, un homme et une femme d’un âge déjà fort respectable prenaient place. Les Lafauvette. Comme à leur habitude, ils regardaient le journal télévisé après le repas du soir. De fait, ils le regardaient après chaque repas. Ils débarrassaient rapidement la table, puis s’assaillaient au salon pour regarder les nouvelles, avant de faire leur vaisselle. Tel était leur quotidien. Il y en a que c’est métro — boulot — dodo, eux c’était repas — nouvelles — vaisselle. Cette fois-ci, par contre, leur routine en fut chamboulée. Et la vaisselle fut reportée au lendemain.

         À l’écran, le présentateurs parla tout d’abord d’une dépêche qu’on venait tout juste de lui susurrer à l’oreille. Les Lafauvette entendirent les mots sans en prendre l’ampleur sur le coup. Écoutons ce présentateur :

         « On vient de me dire à l’oreille qu’un drame est survenu il y a à peine quelques minutes dans le métro de Montréal. Ce qui a les allures d’une bombe vient tout juste d’éclater à la station Berri-UQÀM, au coeur même de la métropole. On en sait peu pour le moment, mais il y aurait des centaines de morts, et pratiquement autant de blessés.

 

(…)

Abdullah est debout, au milieu de cette scène d’horreur. Il ne réalise pas encore ce qui s’est passé. Tout tourne au ralenti et en sourdine. Il n’entend pas le cri des sirènes commençant à  retentir au loin. Il n’entends pas les hurlements de douleur des rescapés. Il n’entend pas les pleurs des enfant lovés aux corps inertes de leurs parents. Abdullah, 24 ans, est au milieu de la rue, dans la ville de Kushk (province de Herat). Il ne le sait pas encore, il s’en doute un peu, mais il vient de perdre sa femme et ses trois enfants en bas âge.

         Une bavure américaine, voilà ce dont il s’agit. L’armée américaine parlera de « pertes collatérales » pour adoucir l’horreur de la chose, mais ça ne changera rien au fait que sa famille est entièrement décimée.

         Il s’agenouille et prends dans ses bras le tronc de sa femme, démembré et décapité par l’impact. Il le sert dans ses bras, sans un mot, sans un cri, mais dans un silence de pleurs mêlant ses larmes au sang de l’objet de son amour. Et il demeure ainsi 10, 20, peut-être 30 minutes complètes, plus rien n’existant autour de lui.

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